Les Escarpins italiens - Magdalena Tulli (extrait)

Les Escarpins italiens, le sixième roman de Magdalena Tulli, se compose de sept chapitres. À travers un récit pouvant s’apparenter à une chronique de famille, l’écrivaine procède à une analyse des traumatismes de la société polonaise qui, à peine sortie de la guerre, succombe à un demi-siècle d’occupation soviétique. Cette société a recouvert les chocs subis durant la guerre par des récits héroïques et martyrologiques lesquels, combinés aux discours de propagande du nouveau régime, contribuent à la rendre amnésique.
Cette thérapie romanesque se fait grâce à plusieurs procédés. Premièrement, le retour à l’enfance avec, comme héroïne, une petite fille de six ans complètement solitaire, sur laquelle la narratrice se penche avec tendresse. La Pologne des années 60 est alors perçue d'un point de vue enfantin, révélant une « démocratie populaire » marquée par l’empreinte de la guerre et par l’amnésie que le nouveau régime lui impose. 
L’autre part d’héritage, plus pittoresque et légère, se trouve à Milan, la narratrice étant italienne par son père. Dans la grisaille polonaise faite d'absurdités quotidiennes, l’exotisme amené par la culture italienne nourrit davantage encore son sentiment d’enfermement. Lors des séjours en Italie, elle est perçue comme une étrangère tandis qu’à Varsovie, son nom de famille évoque la paire d’escarpins chic que porte sa mère, affichant qu’en Pologne non plus, elle n’est pas tout à fait chez elle. Où qu’elle soit, sa double appartenance lui confère un statut à part. Être étrangère dans son propre pays : c’est la position qui mène au ressort le plus puissant du roman. Pour comprendre l’isolement de l’enfant qu’elle était et la dureté de son éducation, la narratrice essaye de reconstituer l’histoire de sa mère. Cette tentative sera possible seulement à la fin de la vie de cette dernière quand, atteinte de la maladie d’Alzheimer, la mère recule dans le temps et dévoile à sa fille, sans s’en rendre compte, des épisodes particulièrement douloureux. Les détails qui permettent de les deviner sont repris tels quels par la fille-narratrice, sans aucun commentaire. C'est l'une des grandes forces du récit : le contraste entre le choc de la révélation et cette façon allusive d’en parler laisse mesurer la difficulté qu'ont les souvenirs à émerger.
En suivant sa mère dans ses retours en arrière, dans sa perception inversée du temps, Magdalena Tulli invente une langue : au sein de phrases concises et dépouillées, elle fait coexister des évènements actuels (nous sommes dans les années 2000) et ceux de la guerre, devenus le présent de la mère malade. Oscillant entre dialogues et discours indirect libre, la narratrice instaure une distance ironique vis-à-vis du récit maternel, dément, mais seul à même, finalement, d'apporter des réponses.

Magdalena Tulli, née en 1955 à Varsovie, est l’auteure de sept romans et d’un essai politique. Elle est également traductrice de Proust et d’Italo Calvino.
Son écriture, très personnelle, questionne le propre de la fiction. L’ancrage réel du monde représenté est constamment remis en question par l’introduction de motifs tels que les décors de théâtre et les maquettes. Le caractère irréel de l’expérience que nous faisons des grands événements historiques est alors démasqué.
Pour son premier roman, « Sny i kamienie » (Les Rêves et les Pierres), elle reçoit le prestigieux prix Kościelski. Elle est également nominée trois fois au prix littéraire Nikê, le plus important en Pologne.
Son roman Dans le rouge a été traduit par Laurence Dyèvre et publié chez Pauvert (2001). Le Défaut a paru dans la traduction de Charles Zaremba chez Stock (2007). Ses romans sont traduits en anglais, allemand, russe, serbo-croate, slovène, tchèque, hongrois, italien, suédois, letton et lituanien.
Selon la critique polonaise, Les Escarpins italiens représente un accomplissement dans l'œuvre de Tulli, son sujet, particulièrement bouleversant, bénéficiant de la grande maîtrise stylistique de l'auteure. 

Lire un entretien avec Magdalena Tulli in The White Review, janvier 2015


 

[...]

À la fin, j’assurais une permanence des jours entiers dans l’appartement de ma mère. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite que le pire arrivait la nuit. C’est la nuit qu’il fallait y être. Ma mère se réveillait dans le noir et se levait sans allumer la lumière. Pour l’allumer, il aurait fallu qu’elle se rappelle où étaient les extincteurs, alors que dans le noir elle ne savait même plus qui elle était, en quelle année nous étions ni quel était cet endroit.
— Il y a quelqu’un ? appelait-elle d’une voix tremblante en sortant de sa chambre dans le couloir. Car elle se souvenait encore qu’à part elle, d’autres personnes existaient en ce monde. Mais cette conscience ne lui apportait aucun soulagement, elle ravivait plutôt son inquiétude.
— Je suis là, répondais-je en me réveillant. Je sortais dans le couloir et n’allumais pas la lumière pour ne pas lui faire peur.
— Où ? demandait-elle après un moment, et sa voix provenait déjà d’un autre endroit. Elle traversait les pièces obscures et cherchait en tâtonnant. Nous aurions pu nous rater ainsi dans le noir indéfiniment. 
— Ici, disais-je en lui prenant la main. Elle reculait, terrifiée. Il aurait été compréhensible qu’elle veuille savoir qui j’étais. Mais pour elle, une autre question prévalait.
— Qui suis-je ? demandait-elle, gênée de sa propre ignorance, mais trop inquiète pour la dissimuler. Prénom et nom. Profession. Adresse. Le nom surtout sonnait étrangement à ses oreilles, et même de façon comique.
— Impossible, répondait-elle en souriant dans le noir.
C’était le nom de mon père. Elle avait oublié, ça ne lui disait rien. Dans sa mémoire, comme une vieille clé rouillée, j’introduisais alors son nom de jeune fille. Ça marchait. Avec un grincement, elle ouvrait le premier tiroir, quasiment intact, où elle avait caché ses souvenirs d’enfance. Celui lui suffisait pour se rendormir. Mais si un courant d’air ouvrait le tiroir suivant, de nouveaux points d’interrogation s'envolaient.
— Où suis-je ? Où est tout le monde ? insistait-elle avec inquiétude. À ce genre de question, il n’y avait pas de réponse satisfaisante. Pas à trois heures du matin dans le noir.
— Et nous sommes en quelle année ? répondais-je par une autre question, la couvrant de sa couette.
— Je vais tout de suite compter, disait-elle. Elle n’arrivait pas au compte exact de toutes les années, il y en avait tellement, et elle s’endormait, lasse.
Si le courant d’air ouvrait le troisième tiroir, un vague sentiment de devoir non accompli commençait à la hanter. Pourtant, il y avait bien un enfant. Que lui est-il arrivé en fait ? Comment en est-elle arrivée à le perdre des yeux ? Ma mère était un modèle de rigueur. Et cette rigueur l'empêchait maintenant, jusqu'au petit matin, d'oublier l’enfant. Elle cherchait inlassablement dans tous les recoins de sa mémoire. Elle ne cessait de revenir à Milan, par l’avion et par le train, à chaque saison de l’année, persuadée à cent pour cent qu’elle avait dû le laisser là-bas. Elle scrutait le hall, entrait dans le salon où trônait un piano à queue, dans la salle à manger avec lampe à vitraux suspendue au-dessus de la table, dans le bureau de mon grand-père, dans l’énorme chambre à coucher aux armoires à miroir. Vide, pas âme qui vive. Elle cherchait donc ailleurs, dans d’autres colonnes du calendrier. Elle commençait à circuler entre Łódź, Auschwitz et Dresde. À sept heures du matin, elle arrivait à Mauthausen, au printemps tardif de l’année 1945. Quelqu’un ne venait-il pas de demander en quelle année nous étions ?
Ma mère ne savait plus où chercher encore. Aucun autre endroit ne lui venait à l’esprit. Le souvenir vague de l’enfant compressait les tissus de son cerveau. Des bribes de passé se soulevaient alors et commençaient à tournoyer comme du marc dans un verre. La ville dans sa ruée vers l’argent de l’aube au matin, le trou noir de la guerre, des sacs de lettres à trier, les gros en-têtes des journaux brandissant la menace d'une guerre atomique, les livres, les réunions scientifiques, les tas de couches en tissu. Et tout cela à jamais englouti. Et à cause de ça, la douleur devenait insoutenable. Certains jours en tout cas.
D’autres jours, elle ne se rappelait rien.
Les enfants du voisinage jouaient rarement dans la cour. Sauf quand il faisait beau, s’ils n’étaient justement ni à la maternelle, ni partis en vacances. Mais même quand ils jouaient, nous n’entendions pas leurs voix la fenêtre fermée. Une fois que nous prenions le thé de l’après-midi par une douce journée, la porte de la terrasse s'est ouverte.
— Ferme. Je ne raffole pas des enfants, a dit ma mère allègrement. Ils font trop de bruit. Rien ne me fatigue autant que l'excès de gaieté.
Le thé devait être bouillant pour que ma mère ait bien la certitude d'en boire, il devait brûler les lèvres. La cousine à qui elle s’adressait ne pouvait plus lui répondre. J'ai hoché la tête à sa place. Je savais que dans tout cela, il n’était nullement question de moi. J’apparaissais dans la vie de ma mère en tant qu'aide à domicile, endossant si besoin des rôles supplémentaires. Je devais juste comprendre qui j’étais cet après-midi-là. Avec prudence, j’examinais la situation pour m’y adapter, je tâtais le terrain, en m’appuyant certes sur ma propre expérience, mais de façon informelle et le plus discrètement possible.
— Oui, les enfants peuvent être fatigants.
— Tu n’as pas eu une vie légère quand ils étaient petits. Avec deux, c’est encore plus difficile.
Elle en savait quelque chose. Elle, dès le début, ne s'en était pas sortie avec un seul. Quand les enfants sont petits, la vie ne peut pas être facile. Mais en revanche elle passe vite, court follement des anciens soucis aux nouveaux. À cette époque, mes garçons étaient déjà grands. Ils faisaient leurs études. Le plus âgé voulait se marier.
— Des garçons ? ma mère a suspendu sa voix, désorientée. Elle aurait pu jurer que c’était des … Elle s’est tue et m’a regardée avec attention. Elle devait s’autoriser la pensée que dans ma mémoire aussi, un tremblement de terre avait eu lieu. Son contenu, jeté également sur des tas, s’abîmait peut-être dans le même brouillard ? Sinon, comme pouvais-je me tromper à ce point pour mes filles ?
— Mais quand ils t’ont amenée au camp… a-t-elle commencé au bout d’un moment.
Si elle m’avait jeté brusquement du thé brûlant dans les yeux, je ne me serais pas sentie plus surprise, bouleversée, bousculée. On ne m’avait pas amenée au camp ! C’est elle qui m’y plongeait, en passant, sans faire attention, et elle n’en était pas du tout désolée.
Le rôle qu'elle m’a attribué ce jour-là était trop difficile. J’aurais préféré fuir en coulisses, mais il n’y avait pas de coulisses, nous étions assises à table par un après-midi d’été, seulement toutes les deux, et nous buvions du thé. Allons, je n’étais pas la seule à m’être retrouvée dans un camp, il fallait plutôt se réjouir que j'en sois sortie. Pour pouvoir contenir ce camp, mon passé devait remonter à loin, j'y avais été enfermée il y a longtemps, bien avant qu’elle ne connaisse mon père. Si l’on regardait ce camp à vol d’oiseau, j’y étais un tout petit point dans une foule anonyme et dépourvue d’intimité, là où vie et mort dépendent du bon vouloir d’un arrogant en uniforme, disons, d'un beau mélomane qui après le service écrit des lettres à sa mère. Désormais, chaussures et valises sont exposées sans qu'on n'ait demandé la permission, puisqu'il n'y a de toute façon plus personne à qui demander.
Non, je ne voulais pas être une victime. Cette tâche-là, je ne l’avais encore jamais eue dans mon cv. On m’a humiliée, certes. Mais pas à ce point. J’ai été élevée dans un pays où l’humiliation des citoyens était le principal moyen de communication dans les écoles, les usines, les bureaux et dans la rue. Si malgré tout j'ai senti que ma vie devait être respectée, c’est probablement grâce au fait qu’elle n’a jamais dépendu du bon vouloir d’un tel mélomane. Si j’avais eu aussi à traverser cela, pensais-je, je serais devenue personne et je ne sais pas ce que j'aurais dû faire par la suite pour redevenir quelqu'un. Serrer les poings, tordre la bouche dans une grimace de mépris ? L’un et l’autre sont des pièges, on ne hait que soi-même, on ne méprise que soi-même. C’est comme ça que ça finit.
— Dans quel camp ? l’ai-je interrompue. J’aurais plutôt dû exiger qu’elle m’en fasse tout de suite sortir. Ce n’était pourtant pas de son pouvoir. Elle ne réceptionnait pas les transports. Elle n’avait aucune fonction officielle. Elle n’y avait absolument aucun droit. Mon exigence aurait été ridicule. Derrière les barbelés étaient emprisonnés, disons, des dizaines de milliers de personnes, qui ne m'étaient en rien inférieures, pareillement coupables ou innocentes, et le règlement était le même pour tout le monde. Il n’y a pas de sortie par le porche. Uniquement par la cheminée. On pouvait éventuellement se jeter sur les barbelés. L’électricité apportait une liberté propre et rapide, mais il fallait tout de suite donner sa vie en échange. J’étais prête à tout.
— On ne m’a jamais amenée dans aucun camp, ai-je crié. Comment aurait-on pu m’amener ? Je suis née après la guerre !
Selon ses comptes à elle, j’étais de cinq ans son aînée. Élever la voix ne me rajoutait pas de crédibilité. Surtout que, depuis peu, j'incarnais à ses yeux un nombre considérable de personnes dont presque chacune…
Cependant cette fois-ci, ma mère m’a regardée sans animosité. L’idée de nier la réalité devait lui paraître familière. Oh oui, elle comprenait parfaitement pourquoi il ne me restait plus rien d'autre à faire que m’entêter. Et le délire que j'osais présenter au monde était impressionnant de fantaisie. Mon culot éclipsait presque l’histoire d’une parente de ses amis qui était partie après guerre en Australie et vivait là-bas sous un nom anglo-saxon, avec quinze ans de moins.
- Oh, oh ! a dit ma mère. Et elle a hoché la tête.

[…]

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