Les soins de confort (2012)

Tu dis que le jeu de jambes, au tennis, est ce qui permet à l'un des joueurs d'être pile au bon endroit, là où quelque chose est possible.
Une partie de terrain s'ouvre, ça crée du vide, ce vide gagne la partie du terrain couverte par l'adversaire.
L’adversaire est en retard.
Le jeu de jambes ne compense pas toujours le tremblement de tout le haut du corps.
Nous parlons du corps asymétrique de Nureïev.
Nous parlons de nudité.
Nous serons sans doute tremblants toi et moi.
Nous parlons des pieds nus d'Isadora Duncan.
Je te dis que pour déplacer un objet extrêmement lourd (armoire, rocher), on met sa force dans les jambes. Le haut du corps n'a pas une importance capitale. Sans appui solide sous la surface du corps, sans inclinaison suffisante, on va vite s'épuiser.
En mécanique céleste, l'inclinaison est l'élément d'un corps en orbite autour d'un autre.
J'ai regardé dans Wikipédia : inclinaison, inclination, je confonds.
C'est comme au théâtre, finalement. Si on ne fait pas descendre le texte dans le corps, on ne peut pas jouer juste : les mots restent bloqués au niveau cérébral, le flux se tarit ou déborde, pallié par du gestuel, on se trompe de cible, on envoie le sens n’importe comment. La sensibilité se travaille — en cours d'art dramatique, on pratique des exercices quotidiens.

Plus j'écris, plus je dois vérifier les définitions.
Plus je corrige, plus les mots sont suspects, coquille, faute, usage impropre, tournure bancale, maladresse d'expression, contresens, certaines erreurs restent à jamais potentielles, je ne vérifie pas tout.
Je pèse chaque terme, j'ai peur du lyrisme, j'ai peur de m'exhiber, mièvrerie, impudeur, les pieds à des endroits précis, seulement les pieds, les mains, pour les voir du vernis vert sapin.

Cette histoire de flux, ça me fait penser à la mort de ma mère qui voulait qu'on l'aide à mourir.
On lui injecte un produit anesthésiant, pas trop, l'euthanasie mais en douce, et on contrôle la poche d'urine, le tarissement du flux indiquera l'imminence de la fin.
Le produit anesthésiant s'appelle hypnovel. Hydromel. Dans ma tête : ma mère part à coup d'hydromel et de soins de confort.
Les soins de confort sont la toilette et le massage du corps, l'humidification des lèvres, l'observation du visage en quête de crispation.
Ma mère abusait toujours d'hydromel après la journée de classe, les courses, la préparation du repas, le rangement de la cuisine, la correction des copies. Des stylos rouges traînaient.
Elle aimait boire deux trois verres d'hydromel sans parvenir jamais jusqu'à l'euphorie, juste apaiser les angoisses comme faisaient les Anciens.
Ma mère n'était pas une walkyrie, l'hydromel, les dieux attendraient, elle le gardait pour ses propres festins.

Les semaines avant sa mort, il fut question d'au-delà et de convergence des témoignages de personnes endeuillées avec fantôme. Une amie m'envoya chez sa cousine fasciathérapeuthe. Violaine, ses mains sur moi, assouplit mes tissus, les femmes savent le faire, et le liquide des flux.

Faute de soins de confort, les pieds commencent à rougir. Ma mère fut transportée dans un centre palliatif du XVe arrondissement, la maison Jeanne Garnier. Dans le flux continu, incontrôlable, sans digue pour le retenir, j'entendais en boucle Garnier, prends soin de toi, parodié par ma fille et ses amies.

Ma sœur dit : Si tu écris trop, tu ne travailles plus le style.
Je soupèse les mots. Je vérifie leur définition.

Tu réponds : Les systèmes d'opposition ont une logique de mort.

My loving lord, Dumaine is mortified :
The grosser manner of these's world's delight
He throws upon the gross world's baser slaves :

Le texte dramatique crée des effets de surprise, des saisissements, la phrase prismatique, quand bien même incomplète, déploie ses éclats, Shakespeare n'est pas engoncé, une phrase française incomplète, je n'en comprends pas le sens, Shakespeare écrit dans l'instant, et tu ne dois pas attendre le point. 

Mais viendra le jour où le théâtre n'aura plus de pièces à représenter.

Pour qui devrions-nous compatir ? Marie ou le capitaine ?

Au fait, si j’étais venue t'attendre, Gare de Lyon, en quête du geste que le maître accompagne d'une caresse, je me serais vue te tendre le cou.

Ces flux qu'on laisse ouverts, ce sont des vannes qui n'ont d'intérêt que pour moi, ils coulent, parfois je suis obligée de ne rien faire d'autre que de rester allongée à les sentir couler, comme lorsqu'on est amoureux.
Au-delà du plan cul, ça me fait un bien fou de pouvoir te parler.

Tu ne voudras jamais couper aux ciseaux mes poils pubiens ? Tu ne m’enjoindras pas de muscler mon cou pour un peu mieux te sucer ? Tu ne me feras pas lire les Evangiles les soirs où je ne suis pas calme ? Tu ne changeras pas de numéro de téléphone ?

Tu dis qu'il faut en finir avec les vieux modèles, la tragédie tout ça, tout le monde se jette dessus, il n'en reste que des miettes rances qu'on enrobe de sucre glace et de frangipane et qu'on vend, mous, écœurants comme les croissants aux amandes.
Bref, moins de grandiloquence.
Et que je devrais plutôt me coucher, le ciel blanchit rue Truffaut.

Les soins de confort sont la toilette et le massage du corps, l'humidification des lèvres, l'observation du visage en quête de crispation.
Avant le langage, l'exercice du langage.
Dire les choses avec sujet, verbe, complément, c'est dire des choses, écrire, ce n'est pas dire des choses, sujet + verbe + complément, c'est la phrase la mieux structurée.
Quand tu viendras lundi, ne va pas sous l’horloge, il y a des travaux, attends-moi à l’entrée.

Paru sur D'ici là N°8 (octobre 2012)

 

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