L'idée de Catalogne 7

MON ÂME NE CONTIENT PLUS DANS MON CORPS

Ma mère n'aimait pas le catalan, elle trouvait ses sonorités rugueuses et sèches. Mais elle aimait le castillan qu’elle avait appris durant ses étés d’enfance à Terrassa, dans la banlieue de Barcelone, ce castillan doux et fluide dont elle ne savait pas bien rouler les r. Interdits de séjour en Espagne depuis leur exil politique, les parents les y envoyaient chaque année, son frère et elle. On bouclait alors les valises pour deux mois puis les parents déposaient les enfants à Irun, frontière franco-espagnole, où un oncle de la branche paternelle, Ramon, venait les chercher. Sur une photo, ma mère, dix ans et quelques, immenses rubans dans les cheveux, et son frère, vêtu de pantalons courts, jettent des graines aux pigeons de Barcelone venus becqueter le parvis. C’est l’escale habituelle, le temps de boire une orxata, avant de rejoindre Terrassa où l'oncle Ramon ramène les petits Français.

Terrasa, ville moyenne située à une vingtaine de kilomètres de Barcelone, sorte de prolongement industriel. Au dix-neuvième siècle, l’essor des usines de textile y a entraîné l’augmentation de la population ouvrière. Dans mon souvenir d’enfant, Terrassa est surtout un dédale de rues qui se ressemblent, sans arbres, longées de maisons à perron où l’on accède non sans avoir d’abord actionné plusieurs verrous. Deux portes, à chaque fois. Le sas franchi, des intérieurs d’une propreté intimidante. On marche pieds nus ou sur des patins. Carrelage, faux marbre, assiettes en faïence accrochées aux murs — dans ces familles, modestes, chaque objet semble avoir sa valeur, des serviettes de toilette, disposées selon une géométrie parfaite, aux multiples bibelots toujours dépoussiérés.

Ces étés-là, les enfants passent de maison en maison, chez tante Pilar puis chez oncle Joan, avec escales chez Luis, Dolores et Pepita. Tous travaillent, aussi, partout, il s’agit de ne pas gêner, de ne peser en rien, de remercier. Quand son frère dispute dans la rue d’interminables parties de foot, ma mère reste avec les femmes à partager la vie « de tous les jours ». Puisqu’elle insiste pour aider, on lui donne à faire ce qu’elle sait, qu’elle a appris près de sa mère : éplucher et couper les légumes, plier le linge pour le ranger. Il y a bien Tereza, la cousine couturière plus âgée d’une quinzaine d’années, caustique, joyeuse, dont ma mère recherche la compagnie. Tereza lui montre des points, des patrons, des tissus. Auprès d’elle et de ses amies qui discutent en s’affairant, son catalan progresse vite. Mais hormis ces moments passés à coudre dans le cusidor, ma mère s’ennuie ferme. Alors elle lit, principalement des illustrés, la plupart en castillan. Le cinéma est l’autre distraction. Tous les films sont projetés en castillan : HABLA LA LENGUA DEL IMPERIO. Cette langue imposée, dans la Catalogne ployée sous la censure franquiste où les après-midis d’été, brûlants, s’étirent comme partout en Espagne, devient brusquement le contraire, une échappée. Les sorties au cinéma trouent la pénombre des maisons aux murs épais dont les persiennes baissées jusqu’au réveil de la sieste garantissent la fraîcheur. Au cinéma, sûr, l’obscurité n’est pas la même — après le noir absolu vient la lumière, qui aspire, fait voir le monde autrement, plus beau et meilleur : PERO IGUAL QUE COMBATIMOS / PROMETEMOS COMBATIR. Au cinéma, ce castellà n’est plus la langue de Franco qui, dans les maisons sombres des oncles et tantes, saigne les mêmes blessures restées ouvertes. Dans ces maisons verrouillées, le castellà n’est même plus une langue, les mots y disent plus que ce qu’ils désignent. Castillan dehors, dedans catalan. L’apprentissage autodidacte dont ma mère pourrait tirer fierté doit être tu, même si l’interdit, elle ne le transgresserait pas, on ne profane pas les morts, dans la famille aussi il y en a eu. De même qu’elle est à l’école une gauchère contrariée, ma mère le reste dans la pratique estivale de son bilinguisme.

Durant ces étés monotones, aperçoit-elle seulement la raison pour laquelle ses parents ne sont plus autorisés à franchir la frontière, cette révolution qui ne sera jamais la sienne ? Peut-être, à la fin d’un repas, un oncle sort-il une photo dentelée et désigne, au milieu d’un groupe de jeunes gens en excursion dans la montagne, la fille aux yeux noirs qui sourit : « Mira, és abans de la guerra, i aquesta és la teva mare. »

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